de Balthus ou (avant sa mort) de Max Ernst. Mais sa conversation revient le plus souvent sur les villes elles-mêmes, leurs taxis, leurs ascenseurs, leurs hôtels, leur conditionnement d’air, leur réseau téléphonique, leurs restaurants, leurs musées: Berlin, Paris, New York continuent d’élever, à ses yeux, les plus grands théâtres et les plus grands forums de l’imagination. Il se méfie de toutes les autres villes, comme si le monde n’était qu’une aride campagne, une province ennuyeuse qu’il fallait se résigner à survoler de temps en temps en avion pour joindre l’une de ces villes à l’autre et réveiller en lui, périodiquement, leur fantasmagorie. En regardant ces tableaux, on voit bien qu’il procède avec les couleurs, avec les formes comme avec les personnages, au même système préférentiel : à cet égard, ce sont des monuments dressés, table rase, à l’excentricité.
Parfois, songeant à ce qu’est Lindner, je pense à Baudelaire faisant semblant de céder à cette femme qui s’asseyait chaque jour en face de lui au café de la Belle-Poule et qui, l’ayant invitée enfin chez lui, sur son insistance à elle, la regarda se déshabiller, son joli doigt appuyé sur le dossier d’un fauteuil, mais ne dit rien en la voyant poser son pied nu sur l’extrémité de ses cheveux, dont elle voulait lui faire admirer la longueur, et qui (au moment ou Cladel,  qui  les  accompagnait,  s’éclipsa

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par discrétion) lui intima l’ordre de se rhabiller avant qu’elle ne s’approche. Lindner, comme Baudelaire, aime trop les beaux objets, les belles formes, pour s’exposer à la moindre déception. Aussi en évite-t-il la trop intime proximité, préférant imaginer de loin, avec une ironique nostalgie, ce qu’il sait ne pouvoir accepter de près. Sa prudence et sa crainte sont excessives à tel point qu’il va jusqu’à se protéger de sa propre représentation des femmes en les enserrant de vêtements imaginaires, qui sont des armures autant que des masques. Ennemi de la contagion et de la promiscuité, il projette leurs images sur un écran d’où elles ne pourront jamais venir le perturber. Au fur et à mesure, après un ou deux mois de travail, qu’il achève un tableau, insensiblement il s’en éloigne, comme un habitué du théâtre qui fuit avant la fin du dernier acte, parce qu’il la prévoit trop aisément. Le trop long temps passé à peindre, à superposer les couches de couleurs par glacis, épuise peu à peu son enthousiasme et le condamne à vouloir changer de sujet, pour se distraire de l’ennui de la trop parfaite mise en scène de ce qu’il vient d’accomplir. Pourtant, ses exigences sont telles, et telles ses préférences, ses manies, qu’il ne fait pour chaque tableau que changer de décor, et de costumes: ce sont les mêmes actrices,  les  mêmes  acteurs  qui

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