Les femmes de Richard Lindner

Alain Jouffroy

Les femmes imaginaires, doubles des femmes réelles, sont les visions volontaires d’un mythe: l’Eve future, de Villiers de l’Isle-Adam, ou la Lolita de Nabokov. Le rapport que nous entretenons avec leurs images tient du rêve éveillé et dirige leur ambiguïté gênante. Nous ne sommes confrontés à des figures aussi troublantes que dans l’amour, quand nous reconnaissons dans une femme réelle l’image d’un mythe enfoui, censuré par notre résignation aux manques et aux déviations de la vie quotidienne. Les peintres, mieux encore que les romanciers et les poètes, savent parfois imposer l’évidence de ces fantasmes exemplaires: de la Vénus du Titien qui a servi de modèle à l’Olympia de Manet – aux somnambules de Paul Delvaux, de l’Odalisque d’Ingres à la Mémoire de René Magritte, de la Lucrèce de Cranach aux Chimères de Victor Brauner, de l’extatique du Cauchemar de Füssli aux femmes arrogantes et toutes-puissantes de Richard Lindner. Chaque fois, une théâtralisation des sentiments et des désirs masculins définit un mythe particulier : la courtisane amoureuse,  la  femme-victime

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l’inspiratrice du poète, la femme-médium, l’actrice inaccessible, la provocatrice maléfique, la statue de la perfection, ou la femme-machine-à-fantasmes.
L’histoire des femmes imaginées par les peintres est celle du rôle fantasmatique assigné aux femmes réelles par des hommes réels. D’un peintre à l’autre, la fonction symbolique de l’image se déplace et l’ombre portée de la réalité historique s’interpose différemment entre la figure mythique et l’expérience vécue: la Liberté sur les barricades de Delacroix dément ce qu’il y avait d’impérial dans l’Odalisque d’Ingres, comme les femmes de Richard Lindner contredisent ce qu’il y avait de tragique dans les putains et les chanteuses de Toulouse-Lautrec.
On ne peut détacher le rêve ingresque de perfection de la pompe napoléonienne, comme on ne peut séparer l’Olympia de Manet de la société où Baudelaire vivait avec Jeanne Duval et rendait hommage à la Présidente Sabatier. La nudité scandaleuse de l’Olympia a le parfum de l’échec subi par un poète condamné par la bourgeoisie pour ses fantasmes sexuels, et qui cultivait son hystérie avec « jouissance et terreur ». Si toute sa vie Baudelaire a hésité entre deux types de beauté – l’Ange, la Madone, et l’affreuse putain -, d’lngres à Manet le pendule oscille   de    la    même   manière.   Le   besoin    de   vengeance,

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