et une cohérence qui lui sont propres, et il semble même que l’artiste ait dû s’y soumettre. Ainsi, la substance interne de l’œuvre entière paraît avoir déterminé l’évolution de cette peinture sur un quart de siècle, comme si l’intention d’expression était dotée d’une volonté indépendante. En effet, nous pouvons remarquer que, bien que les œuvres les plus récentes de Lindner s’inscrivent essentiellement dans le même esprit que les précédentes, certaines nuances suggèrent qu’au cœur du contexte iconographique de sa philosophie de la vie, l’artiste tend vers une représentation plus sereine et plus objective. De ce fait, les peintures récentes paraissent traiter moins explicitement de la violence et des secrets maléfiques des relations humaines que celles dont elles sont l’aboutissement. Peut-être une certaine sublimation de la raison d’être s’est-elle exprimée, laissant ainsi la rage créatrice plus libre de se déployer dans l’harmonie et la paix. On se rappelle la une dernière grande œuvre de Dürer, Les Quatre Apôtres, qu’il offrit à la ville de Nuremberg, et qui se trouve à la Pinacothèque de Munich, où Lindner jeune l’a certainement souvent vue. On  a  interprété  cette  œuvre  comme  la  représentation  des          quatre          humeurs          qui         régissent        la

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vie de l’homme après son expulsion du Paradis. C’est aussi le testament d’un grand artiste, une apothéose dont la vision interne s’exprime avec une objectivité d’autant plus prenante qu’elle découle d’une maîtrise technique absolue.
La puissance particulière, la fascination durable de l’art de Richard Lindner résident dans l’adresse et l’esprit d’invention presque surnaturels qui amènent le spectateur à participer activement au processus créatif qui, à un degré extrêmement poussé, et rarissime à toute époque, incarne une essence du Zeitgeist, et qui est une affirmation poignante de la certitude ontologique de sa propre existence. Tout comme l’art est la vraie source de l’art, de même, l’art est l’ultime propos de l’art. Quand nous contemplons un tableau de Lindner, nous voyons tout à coup et de façon aiguë que nous voyons; et la vision que nous en avons nous indique que les grandes œuvres émanent de l’esprit et non des yeux. On nous a donc donné un aperçu de l’invisible. La vérité de l’artiste et la nôtre convergent dans une intimation de réalité humaine arrachée à l’impitoyable marche du temps. Il en est ainsi, bien sûr, de tout art représentatif d’un fragment permanent de l’ample et désespérante   texture   transcendante   de   la   civilisation.   L’art         de         Lindner          est         de         cet         ordre.

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